COUCKE
Bric-à-Vrac ROCH
Bric-à-Vrac COUCKéROCH


Du vertige
COUCKE, 01


 
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Je suis fascinée par la rupture entre ce que le cerveau SAIT et ce que le corps TROUVE parfois, spontanément, en nouveau savoir, comme un ordinateur imbécile qui égrainerait ses chiffres et démontrerait par ses calculs la preuve de ses émotions et de son existence pour découvrir terrifié, après une vie de dissertations sur les calories, qu'il vient de SENTIR la température de la pièce - QU’EST-CE QUE C'EST QUE ÇA ? …
Fascinée par cette intelligence authentique qui se pose soudain des questions dont les réponses emplissent les annales à l'intention des écoles primaires.
J'admire celui qui après avoir des années ergoté sur les Chemins de fer et étalé son savoir devant tous les publics, SAIT subitement de quoi il parle, comme ça, un matin à 9h27, dans la rue ou en buvant son café, dans un instant privilégié qui se nourrit de toute les mémoires, de toutes les connaissances, de toutes les images pour une impression vertigineuse qui bannit les idées. Alors il se retrouve VRAIMENT, dans un même savoir, avec le fer du chemin, l‘adieu sur le quai, le passager, celui-ci, près de la fenêtre, et le cheminot, celui-là, précisément, avec son chien jaune et son circuit miniature dans la chambre du petit, l‘horizon qui file et les yeux las de la salle d‘attente… Et tous les autres. Et tout le reste. Et, alors, finalement, seul. Et alors, finalement peut-être, existant d’avoir REALISE le sujet. Peut-être est-ce ainsi que nous peignons.  
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De la nécessité
COUCKE, 02


 
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Mais peut-être vaudrait-il mieux ne jamais savoir ainsi, et laisser aux mots le royaume des questions - réponses. Appendre, partager, c'est facile, faire, comprendre, expliquer, défendre, prendre, donner, communiquer, tout est facile. Mais prendre conscience ... qu'on prend juste conscience et que c'est indicible, c'est terrifant. C'est ce que je ressens, mais je ne saurai jamais si un autre ressent cette émotion-là, quand bien même il l'écrirait ou la dirait exactement de la même façon, puisque tout peut être pensé, écrit, dit, y compris du ressenti sans être jamais réalisé. Le dit a ses limites et le mensonge possible me paralyse, mais la fuite est impossible de dire par l'absurde que rien ne peut se dire... Peut-être est-ce aussi, non pas ce que nous peignons, mais le pourquoi nous peignons. 
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Du paysage
COUCKE, 03


 
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Les mots sont nos repères, les pensées nous ordonnent, le verbe nous balise. C’est depuis qu’ils m’ont trahie que j’ai compris que les oiseaux en ont d‘autres, et même le vent, les feuilles, la pluie, les visages, la mer, les trains, je ne sais pas quoi, mais tout ce qui est DEHORS quand il n'y a plus de devant soi ni de derrière soi et qu'on marche, ou qu'on attend, ou que rien… Partir, sortir, cette pulsion qui me jette vers cet ordre-là, le leur, en ultime recours, en ultime secours… Il n’y a pas d’horizon dans ma peinture, mais qu'on y trouve une lampe, une table ou un arbre, une baignoire ou une fenêtre, je situe tous mes tableaux dans ce dehors qui me parle. Ce sont des paysages. Je suis un peintre d’extérieur. 
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Du non-savoir
COUCKE, 1

Autoportrait en souris de papier grignotant son cahier d'écolier.


 

J’ai toujours cultivé mon non-savoir comme on cultive la virginité : pour l’attente. Je ne voulais pas être guidée sur le chemin qui cache la forêt, qu’on me fasse franchir la porte d’une seule vérité. Je ne voulais pas qu’on me gave de tant de réponses que les questions ne sauraient plus où se loger, qu’on m’enferme dans la prison des certitudes imposées. Je voulais être libre de connaître ailleurs, hier, demain. Libre de choisir.
Sans doute me croyais-je immortelle...  
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De l'image...
COUCKE, 2



 

Toute image est un reflet, le peintre n’est que miroir. Le reflet le plus terrible du miroir est préférable à ce miroir sans tain qui s’ouvre sur l’abîme de soi. 
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De l'arrogance...
COUCKE, 2


 
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...et moi chaque matin je croise l’ironie
par les yeux de mon chat, et leur tendre mystère,
qui me narguent en vain d’une quête infinie :
qu’aurai-je su de lui, qui vit sur notre terre ? 
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Détail...
COUCKE, 3



 

Je vois toujours les détails en premier, ce sont eux que je mémorise quand le décor s’estompe. Si j’ai le souvenir d’un panorama, c’est peut-être qu’un papillon s’est posé sur mon genou, précisément, au moment où je regardais. Puis les ailes du papillon s’élargissent, couvrent le paysage, se confondent avec le lieu, et gagnent le statut de décision optionnelle. Plus tard je le peindrais, avec le chat de ma maison, et je dirais peut-être: c’était ici.  
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Atome et galaxie
COUCKE, 4


 
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Ils sont la galaxie, je suis l’atome. Ils sont géants, je suis petite. Ils jalousent ma liberté, moi j’aimerais leur force. C’est une autre dimension.

Il cultivent leur champ de pommes de terre, je cultive une fleur. En ne cultivant qu’elle de la pioche au bourgeon, peut-être ai-je confondu l’outil et l’ouvrage, le moyen et la finalité. Ils me jugent. Ils me rappellent que les pommes de terre aussi donnent des fleurs, que si elles sont petites elles n‘en sont pas moins belles, et qu’elles sont si nombreuses, et que ce sont les fleurs de l’effort. Moi je pense que l’effort n’est pas moindre ni moins utile de ma fleur unique. Il est autre. Peut-être ont-ils raison, je n’ai peut-être pas tord.

Ils sont infiniment un, je suis une à l’infini. Il est pourtant possible que si différents nous ayons eu la même quête. Si j’en ai perdu le chemin, eux ont pu l’abandonner.

Je les vois comme des montagnes, dans la montagne, sur la montagne, et sur le socle. D’une énergie phénoménale, il semblent toujours en mouvement mais toujours posés. J’aimerais qu’ils m’apprennent. Je suis souvent fatiguée, une graine qui n’en peut plus de tourner. Je ne connais pas ce dont ils me parlent mais je crois que je pourrais m’y reposer.

Quand ils disent les Institutions, on dirait qu’ils sont ce qu’ils disent. Quand ils parlent de l’Histoire de leur pays, c’est comme s’ils dataient la montagne. Quand je les entends, je vois une chaise par terre. Savent ils que, là, j’aimerais m’asseoir et attendre?

Attirés par leur propre étonnement, ils m’attirent pour se voir au miroir de la nouveauté puis condamnent le reflet qui les exaspère. Ils sont tout, je suis trop. La galaxie ne peut pas pleurer. Elle est trop grande, elle pleure dedans. Ils ne peuvent pas comprendre que je pleure dehors. C’est pourtant la même pluie.

Il ne voient pas à quel point nous sommes différents. Ils ne voient pas que nous sommes les mêmes. Nous n’avons simplement pas la même forme. Eux sont une géographie, un continent debout, avec un haut, un bas, des degrés, des marches. Ils peuvent remonter d’un cran, être en haut ou en bas d’eux-mêmes. Ils peuvent se mesurer. Entre leur centre de contrôle et l’abîme du dehors, ils ont l‘armée de leur communauté.
Moi je ne peux être que dedans ou dehors. On ne construit pas sa forme, on ne construit que son armure. Peut-être pourrait on concevoir ensemble chacun une armure qui nous ressemble et qui nous rassemblerait. Mais leur chacun n’est pas ma chacune.

Ils sont chacun si nombreux. On peut toujours leur ajouter quelque chose, ils absorbent. Si on leur ôte quelque chose, ils se reforment. Ce quelque chose qui est leur rien, c’est mon tout. Il absorbent, surtout.
Moi si on me frôle, on me charge, on m’électrise. Ionisée je me perds, je suis soumise à la loi de l’attraction et du rejet. Il n’y a que dans la solitude que je garde ma neutralité. Mais alors viennent les pourquoi et l’ennui terrible du non-sens.

Je suis l’atome, ils sont la galaxie. Ils ont un devoir de permanence, j’ai celui du défi. Ils ont un devoir de certitude, j’ai celui du pari.

Ils ont les proportions des particules qui s’équilibrent, comme le sable et l’eau. J’ai la disproportion de la cerise, une chair qui s’arrache sur la densité du noyau. Tout devrait nous séparer. Tout, hors la conscience trop aiguë parfois de la fragilité commune, qu’atome ou galaxie, tout se détruit et tout se crée.

Il était la galaxie, j’étais l’atome. Parce qu’un matin peut imploser l’atome, un soir exploser la galaxie, c’est dans le no mans’ land de la création que nous nous sommes reconnus semblables. 
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Ecoute...
COUCKE, 5


 
A Noël Roch, peintre /td>


Ecoute,
toi si moi si nombreux et qui meurs lentement,
sans périr…
Je peux dire la vie qui survit piétinant
de vagues d'oubli en vagues de désoubli
la berge lasse du ressac…
Je peux écrire les mots vains qui s'écument à genoux,
traçant gémissant les courbes sourdes d'un cœur
qui de lame en lame se noie
et l'instant roux du soleil blanc
riant la vague,
le balancement fou qui se tord et s'épuise,
cette fin,
cet enfin,
qui tarde,
et se farde,
et s'éternise…
Qui se refuse.
Avec des mots je sais la mort.
Avec des mots je peux la dire…
Mais toi,
toi si moi si nombreux qui mourons lentement,
sans périr…
Me diras-tu sans panneau vierge ni couleurs,
coulures de sable sur fond de bleu à l'âme,
comment me renaître pour peindre…?
En bulle peut-être, sur le i de la vie,
poisson rouge
ventre en l'air au bocal des matins, algue blême
pourrissant en tout arbre et tuteur et forêt…
comment me coucher sur la toile…?
A moi si toi si seule et qui meurs lentement
diras-tu,
pour brûler le méthane qui crève en silence
et barbouiller de cadmium la flamme du jour,
comment nous peindre sans trahir ?
 
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Les yeux nus
COUCKE, 6


 
Je ne peux pas peindre chaussée de vos lunettes. Je ne marche que les yeux nus. /td>



Je ne peins qu’un tableau. Il ne sera jamais terminé.
J’ai du le commencer vers 4 ans. C’était peut-être une table. Un plateau et des pieds. Aux crayons de couleur, sur une feuille de papier.
Depuis j’ai regardé, et j’ai vu. J’ai écouté, et j’ai entendu. J’ai touché, et j’ai senti. J’ai appris et j’ai retenu. Je peins toujours et il y a tant de tables… La mienne aussi.

La table, c’est le repas bien sûr, et la tasse de café.
Peindre l’odeur du café… Je peins la table et la tasse, ou la porte ouverte du partage, ou la porte fermée de la solitude.
La tasse, c’est le chocolat chaud un soir d’hiver. C’est le thé fleuri de la vieille tante et ses petits fours. C’est… La tasse est anonyme, qui a tant de noms. Elle n’a plus d’histoire, qui les a toutes. Elle est unique, et majuscule. C’est ELLE que je peins. Celle que petite fille je remarquais sur la toile cirée du coron, quand il me semblait qu’elle chantait avec la cafetière. Et toutes les autres aussi.
Dans mon tableau, qu’importe qu’elle soit petite ou grande, sur la table ou dessous, ou dans un coin de la toile : Nulle part, elle est partout. Elle est disponible, ouverte. Rien ne la distingue, ne la précise. Ce n’est pas une tasse, c’est LA tasse. Elle est ici ce soir, ébréchée, blanche, avec une bordure en relief et un reste de chicorée tiède tandis que j’écris.
Je pourrais la peindre ainsi bien sûr. Mais si je la restreins à elle-même, et que je la casse demain, de quelle utilité me sera la toile ?
En la banalisant, je lui offre toutes les mémoires. En la mémorisant, je l’identifie. En l’imaginant, je la réalise et je te réalise, qui que tu sois.
Ne te souviens-tu pas, toi que je ne connais pas, de ce café-là, de ce jour-là, ou du chocolat de ton enfance ? Comme je me souviens…

La TABLE, c’est un plateau et quatre pieds. Deux suffiront pour que tu la reconnaisses. Qu’importe sa couleur. La couleur, c’est une autre lecture. C’est pour l’immédiat, le bonheur des yeux, la magie des galets mouillés, des laines teintes sur la poussière du marché. Si ma mémoire me dit orange l’orange, le petit chat peut être bleu.

Mon tableau ne sera jamais fini bien sûr. Je peux tout peindre, tout est prétexte à la réalité, tout demande à être réalisé. La mémoire est notre carte d’identité, notre unicité. En thésaurisant, elle perd ses conventions , ses repères, ne garde que l’essentiel - l’émotion.
Ne cherche pas de liens, pas de logique dans ma peinture. Il n’y en a pas. Il y en a tant…
Ne cherche pas la table non plus. Elle peut être derrière la toile, dans la pièce à côté, dans la coque du bateau, sous le tic tac de l’horloge. Elle n’est pas nécessaire.
Et ne cherche pas la tasse.
Mais si tu la vois, ou le petit chat, ou la fleur ou le cri, le ciel bleu ou la corde, la mer ou le sourire, la mort ou le café, si ta mémoire les reconnaît, si tu ne peux pas les situer, alors j’aurai réussi ma peinture. Alors cette femme qui sourit, cet homme en pleurs, cet être enchaîné, cet autre violent, peut-être n’est-ce pas toi, mais c’est elle, c’est lui, c’est nous, quelque part – ce jour-là.
Je veux peindre la réalité, loin des vérités établies. Que le café ait la même odeur et la même spécificité – de ce jour-là. Ici et là. Hier et demain.
Que la mémoire ait la même unité. La même multiplicité.

 
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Biographie
COUCKE, 7


 
Infographie: voir galerie photo Coucke /td>



C’était l’hiver, au pays des ch’ti. Ce jour là, on m’a donné la vie.

On naît, puis sans le savoir on construit. Dedans et dehors, hier et demain, construisant on fait le deuil des ruines.
On entasse les pierres, sur, autour, ailleurs, où on peut. Des pierres de sa terre et des pierres exotiques, les argiles se mêlant aux marbres.
On choisit, par désir, par chance ou par accident - pour chaque ouverture une porte est murée.
On consolide, on enjolive, on récupère, on fait des plans, on balaie, on conserve, on casse, on réaménage, on retire, on agrandit. Seul pour le secret du jardin, ensemble pour le dur.
Les tourelles pour le rêve, un grenier sous le ciel, la cave pour l’oubli, des chambres où les enfants entassent leurs propres galets du plus tard. Chaque jour des pierres nouvelles pour le toujours d’une maison qui se transmettra avec ses crevasses, ses éboulis et ses murs qui parlent.

Ce fut l‘automne, au pays des vaches rouges.

J’avais des pierres montées en maison, trop fragile peut-être de n’être pas menacée. Dieu qu’elle était belle, ma maison.
Un jour j’ai ouvert sa porte sur un chantier de sable, le sable l’a engloutie sans un cri, sans deuil et sans ruines, a tout englouti du jardin secret à la ville de tous. Mes hommes, le vent les a emportés vers la nécessité des pierres sans mémoire. Moi je suis restée sur le désert de sable.

C’est avec le sable du sablier que je construis maintenant un château de sable.
C'est un château étrange, avec ses fresques de ciel et d’ocre derrière ses barreaux de pluie, ses murs d’images peintes et ses sols en palette, noyé de vague en vague, remonté de rêve en trêve, toujours plus bas, toujours plus haut, toujours plus fragile, dans l'heure qui sonne en permanence le peut-être du sablier vide, comme un glas qui se serait oublié pour rythmer une impossible habitude.

La mémoire et l'oubli pour tout décor, je bâtis ici sans pierres ni raison le bonheur du sable dans un désert sans horizon où tout peut n'être qu'illusion dans l’écho de l’horloge.

Mais qu’importe ? Le réel est derrière le miroir. Les images qui naissent ici de nos pinceaux ne sont pas des mirages et nous survivront.

Ici, c’est un atelier de peinture
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La panne
COUCKE, 8


 
Quel artiste n'a jamais connu cette panne terrible, cet arrêt sur image... /td>
Dimanche 20 juin 2004

Ce matin, tu étais là-bas, de l’autre côté du téléphone Là-bas, c’était Paris, il faisait beau, c’était un quartier agréable que tu découvrais avec ton chien. Il était 9 h 22. Nous nous sommes parlés pendant 9 minutes et 15 secondes.C’est alors que tu m’as rappelé qu’il nous fallait écrire un texte sur la peinture. Que tu y réfléchirais de ton côté. Peut-être moi du mien.
Comment écrire la peinture, comment la dire quand je ne peux plus la peindre ?
Il pleut, l’été s’annonce froid. J’ai rentré le petit chat et j’ai fermé la porte.

Je peux tout peindre.
Je peux peindre tout ce qui se voit, tout ce qui s’entend, tout ce qui se sent.
Mais je ne peux pas peindre ce qui se regarde sans se voir, ce qui s’écoute et ne s’entend pas, ce qui se touche et qu’on ne sent pas. Je ne peux pas peindre la vérité du dehors.
Je peux peindre tout ce que je sais, tout ce que je devine, tout ce que j’imagine.
Je ne peux pas peindre ce qui est, ce qui doit être et que je ne suis pas.
Je ne peux pas peindre chaussée d’autres lunettes.

Avec les formes et les couleurs, je peux peindre l’homme qui était mort et celui qui se noie, je peux peindre le temps fou et celui qui espère, l’échiquier et ses joueurs, la victoire de Méduse et le bonheur du corps nu vivant avec la mer. Je peux peindre par le brin d’herbe le printemps en sève et le pied foulant le pré humide, par ses moustaches et sa queue la douceur de mon chat et le mystère de ses yeux – tremblants. Je peux te peindre et me peindre, le ciel aussi, rapiécé quand il manque, la vague en bleu ou en poisson, l’échelle inutile et le papillon lourd, l’oiseau tombé ou en vol, la porte ou la clé, l’amour, l’attente ou le cri, la chaussure du chemin comme celle du crapaud, Zeus ou la Belle au Bois Dormant.
Si on m’ôte les formes, je peux encore peindre les signes, ou même enfermer le bleu rire, le rouge cri, le blanc désespoir et le jaune été dans des sacs de fortune.
Si on m’ôtait les couleurs et les lignes, je crois que je pourrais toujours peindre la brume.

Je pourrais peindre aujourd’hui la toile et les pinceaux, la pluie et la salle de bains, le téléphone, l’escalier, la tomate et le pain grillé, le pyjama et le chat jaune, la solitude ou la chèvre de Monsieur Seguin. Je suis presque la même et le jour comme les autres - mais englué de ça, cette boue qui soude et sépare, ce filet de marée noire.

Ça, c’est étrange. On dirait une panne, comme une sauce ratée dans le bol du temps.
Ratée avec juste un peu trop de Rien. Ratée avec juste trop peu de Tout.
C’est le bol aussi, quand la cuiller tourne toujours son absurdité alors que le temps emballé, freiné, déraillé, le temps fêlé s’engare à quai blanc.

Ça, c’est étranger. C’est comme l’irrémédiable, comme cette vérité que je ne peux pas peindre.

Ça peut se dire peut-être, se décrire, s’écrire. Parce que ça se regarde encore, presque normalement, en chat, en chaise, en chaussure, en miroir, ou bien en souvenir. Ça se regarde mais ça ne se voit pas, comme le reflet du mirage, le mirage du reflet. C’est l’idée tombée du cadre qui pense à l’ennui du cadre vide, ou le mur écartelé entre le cadre à garder et l’idée perdue. Ou c’est le cadre qui regardant désespérément le miroir découvre aveugle la stupeur de la béquille accrochée à son clou.

Ça s’écoute aussi. Ça s’écoute presque normalement, en foule, en forêt, en écho l’oreille dans l’oreiller, et la mémoire de la porcelaine qui disait la mer.
Ça s’écoute en chanson claire et en radio brouillée, en criure édentée, en tic tac dans la nuit. Ça s’écoute mais ça ne s’entend pas. C’est comme le silence en plein jour.

Le plus étrange est que ça se touche aussi, que ça se touche encore.
C’est la table et la main, le tabac qui se roule et le café tiède, le doigt sur le clavier et le téton sculpté dans l’absence, les couleurs sur la rétine et la laine sur la peau.
Ça se touche mais ça ne se sent pas, c’est un mur au crépi spectral, le retour virtuel de la nuée des boomerangs.

Ça, c’est comme un sablier tu vois. Mais le sablier englouti et le corps sous la dune, ou comme le tonneau que la mer aurait coulé avec ses Danaïdes.
C’est la montagne usée par Sisyphe, la terre aplanie qui s’infinit. C’est la vanité du pas entre l’ombre qui le poursuit et l’horizon qui le fuit.

C’est le soleil autre part. Mais vraiment autre part. Je veux dire un soleil qui ne sourira jamais des rêves repliés ni des ailes d’Icare. Un soleil là-bas, là haut, mais si loin, si haut que le vol même est alité.

C’est comme s’il ne ventait plus, comme s’il ne bougeait plus, avec sous le ciel clouté la marche mimée.

Ça, c’est l’oiseuse du dé grimée de camarde, quand toujours et jamais se confondent brusquement dans le vertige, quand ouvert et fermé ne se contrarient plus.
C’est la raison de la folie, de la déraison quand tout d’un coup, d’un heurt, dedans et dehors se défont et se fondent, se mercurent et se plombent. Quand fin et faim se rejoignent enfin.

Si un homme aujourd’hui avait croisé mon chemin, hier ou demain, peut-être ses yeux auraient-ils souri : - Ça, c’est l’Angoisse….
Peut-être.
Mais c’est étrange tu sais.
On dirait une panne, comme une sauce ratée. Ratée avec un peu trop de Rien. Avec trop peu de Tout. Qui retombe absurde dans le bol du temps.
C’est l’irrémédiable, qui jamais ne sera peint. 
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